CHAPITRE II

Garion s’apprêtait à porter le coup de grâce à l’énorme créature gisant dans la neige ensanglantée lorsqu’elle devint floue et reprit forme humaine.

— Arrête ! s’écria âprement Durnik. C’est un homme !

Il retint son geste et tous s’approchèrent pour regarder le Grolim blessé à mort qui geignait dans le jour naissant.

— Très bien, fit Garion d’une voix frémissante de colère en appliquant la pointe de son épée sous le menton du prêtre. Parlez ! Et je vous conseille de vous montrer convaincant. Qui est derrière tout ça ?

— Naradas, gémit le Grolim. Le grand prêtre du Temple de Hemil.

— Le bras droit de Zandramas ? Celui aux yeux blancs ?

— Oui. Je ne faisais que lui obéir. Epargnez-moi, je vous en supplie !

— Quels étaient exactement vos ordres ?

— Je devais tuer l’un de vous.

— Lequel ?

— N’importe lequel ; ça lui était égal.

— Ça commence à devenir fastidieux, ronchonna Silk en rengainant ses poignards. Ces gens-là manquent vraiment d’imagination.

Sadi regarda Garion d’un air interrogateur en tendant sa petite dague d’un air suggestif.

— Non ! fit sèchement Essaïon.

— Il a raison, Sadi, confirma Garion à contrecœur. Nous ne pouvons pas le tuer de sang-froid, comme ça.

— Ces Aloriens ! soupira le Nyissien en levant les yeux au ciel. De toute façon, si nous l’abandonnons ici il va mourir et nous ne pouvons pas l’emmener parce qu’il nous retarderait. Sans compter que ce n’est pas le genre d’individu à qui je ferais confiance, personnellement.

— Essaïon, fit Garion, si tu allais chercher tante Pol ? Nous devrions nous occuper de ses blessures avant qu’il se vide de son sang. Tu as quelque chose à dire ? demanda-t-il à Belgarath qui venait de se métamorphoser à nouveau.

— Non, non, rien.

— Oui, eh bien, ça vaut mieux.

— Tu aurais dû le tuer avant qu’il reprenne forme humaine, fit une voix familière, depuis les fourrés, dans leur dos.

Beldin était assis sur un rondin et rongeait quelque chose qui n’était pas cuit et à quoi adhéraient encore des plumes.

— J’imagine qu’il ne te serait pas venu à l’idée de nous donner un coup de main ? ironisa Belgarath d’une voix acide.

— Vous vous en êtes très bien sortis sans – burp ! — moi, rota le nain en lançant les reliefs de son petit déjeuner à la louve qui les attrapa au vol.

— Grand merci, dit-elle poliment.

Garion se demanda fugitivement si Beldin avait compris et se dit que c’était probable. Il savait tant de choses…

— Que fait cet eldrak ici, en Mallorée ? demanda Belgarath.

— Tu as bien vu que ce n’en était pas un vrai, rétorqua Beldin en crachouillant quelques plumes trempées de salive.

— Bon, alors comment un Grolim de Mallorée a-t-il pu savoir à quoi ressemblait un eldrak ?

— Tu n’as pas écouté, vieux frère. Il y en a quelques-uns dans ces montagnes. Des créatures vaguement apparentées aux eldrakyn, quoiqu’un peu moins grosses et encore moins futées.

— Je pensais que tous les monstres vivaient en Ulgolande.

— Je me demande vraiment à quoi te sert ta cervelle. Il y a des trolls à Cherek, les algroths descendent jusqu’en Arendie, les dryades ont établi domicile au sud de la Tolnedrie. Et puis il y a ce dragon qui gîte on ne sait où au juste. Il y a des monstres un peu partout, leur concentration est un peu plus forte en Ulgolande, c’est tout.

— Admettons, concéda Belgarath. Comment avez-vous appelé cette chose ? demanda-t-il à Zakath.

— Un oursinge, quoi que ça veuille dire. Les gens de la région ne sont pas très cultivés.

— Où est Naradas en ce moment ? demanda Silk, reprenant l’interrogatoire.

— Je l’ai rencontré à Balasa, répondit le Grolim. Je ne sais pas où il est allé après.

— Zandramas était avec lui ?

— Je ne l’ai pas vue, mais ça ne veut rien dire. La Sainte Prêtresse ne se montre plus guère.

— A cause des lumières qu’elle a sous la peau ? risqua le petit homme au museau de fouine.

— Nous n’avons pas le droit de parler de ça, même entre nous, répondit le Grolim d’une voix étouffée par la crainte.

— Vous avez ma permission, mon vieux, fit Silk avec un bon sourire en tâtant ostensiblement le fil de sa dague. Allons, un grand gaillard costaud comme vous, reprit-il d’un ton encourageant. Quand ces lumières sont-elles apparues ?

— Je ne saurais le dire avec certitude, reprit le Grolim en déglutissant péniblement. Zandramas est longtemps restée dans l’ouest avec Naradas. Les lumières avaient commencé à apparaître quand elle est revenue. D’après l’un des prêtres de Hemil qui parlait beaucoup, on aurait dit un genre de peste.

— Qui parlait ?

— Elle a eu vent de ses racontars et lui a fait arracher le cœur.

— Ça, c’est notre petite Zandramas tout craché.

Tante Pol remonta vers eux, dans la neige, Ce’Nedra et Velvet sur les talons. Elle soigna les blessures du Grolim sans mot dire pendant que Durnik et Toth faisaient sortir les chevaux de l’appentis, ôtaient la bâche de l’auvent et l’abattaient. Quand ils rejoignirent les autres près du blessé, Sadi prenait un petit flacon dans sa mallette de cuir rouge.

— Simple mesure de précaution, dit-il à Garion. Ça ne lui fera aucun mal, ajouta-t-il en réponse à son haussement de sourcil, mais ça le rendra accommodant. Et puisque vous êtes dans des dispositions humanitaires, ça apaisera ses douleurs.

— Vous n’êtes pas d’accord, hein ? Vous auriez préféré que je vous dise de le tuer ?

— Je trouve imprudent de le laisser en vie. Un ennemi mort, on ne risque pas de le retrouver derrière son dos, alors qu’un ennemi vivant… Enfin, c’est vous qui voyez, hein ?

— Je vais vous faire une fleur, décréta Garion. Restez près de lui. Si vous voyez qu’il fait des siennes, à vous de jouer.

— J’aime mieux ça, approuva le Nyissien avec un imperceptible sourire. Allons, vous finirez peut-être par assimiler les rudiments de la réalpolitik.

Ils remontèrent la pente abrupte en menant leurs chevaux par la bride et, une fois sur la route des caravanes, ils se mirent en selle. Le vent qui avait soufflé en tempête toute la nuit avait chassé la neige de la piste, l’accumulant dans les courbes et à l’abri des arbres ou des roches. Ils avançaient à vive allure quand la route était dégagée mais beaucoup plus lentement dans les endroits obstrués. Le soleil faisait étinceler la neige fraîche, et Garion avait beau plisser les paupières, au bout d’une heure il avait mal à la tête.

— Je pense que le moment est venu de prendre quelques précautions, annonça Silk en retenant sa monture.

Il tira une écharpe de tissu léger de son pourpoint et se banda les yeux. Garion songea tout à coup à Relg et à la façon dont l’Ulgo, qui était né dans les grottes, se protégeait les yeux lorsqu’il se retrouvait à l’air libre.

— Un bandeau, Prince Kheldar ? s’étonna Sadi. Vous apprêteriez-vous à nous faire des révélations telle une sibylle ?

— Je ne suis pas du genre à avoir des visions, rétorqua le petit Drasnien. Ce tissu est assez fin pour qu’on voie à travers tout en filtrant la réverbération du soleil sur la neige.

— J’avoue que la lumière est presque aveuglante.

— En effet, et si vous la regardiez assez longtemps, elle finirait par vous aveugler, au moins temporairement. C’est un truc que m’ont appris les gardiens de troupeau de rennes qui vivent au nord de la Drasnie. Ça marche assez bien.

— Excellente idée, approuva Belgarath en se bandant le visage avec un bout de chiffon. C’est peut-être comme ça que les Grolims sont devenus aveugles en approchant de Kell, hasarda-t-il avec un petit sourire.

— Je serais affreusement déçue si c’était aussi simple, déclara Velvet en se nouant un foulard sur les yeux. Pour moi, la magie doit être poétique et inexplicable. Votre hypothèse est beaucoup trop prosaïque.

Ils suivirent lentement la route envahie par les congères et vers le milieu de l’après-midi ils arrivèrent à un col entre deux pics imposants. La piste qui s’incurvait entre les parois abruptes, redevenait droite près du sommet. Ils s’arrêtèrent pour laisser souffler leurs chevaux et contempler la prodigieuse immensité qui les attendait de l’autre côté.

Toth ôta son bandeau et fit signe à Durnik de l’imiter et tendit le doigt.

— Regardez ! souffla le forgeron, impressionné.

Les autres se découvrirent les yeux à leur tour.

— Par Belar ! hoqueta Silk. Ce n’est pas possible ! Il ne peut rien exister d’aussi gros !

Les pics qui les entouraient et qui leur semblaient énormes étaient tout à coup ramenés à des proportions insignifiantes par une montagne qui se dressait toute seule, dans un splendide isolement, un pic si gigantesque, si monumental, que l’esprit ne pouvait l’appréhender. C’était un cône parfait, d’une blancheur immaculée, dont les versants s’incurvaient doucement vers le pied. Sa base était énorme et son sommet culminait à des milliers de pieds au-dessus des pics voisins. De cette immensité paraissait émaner un calme absolu, comme si, ayant obtenu tout ce à quoi pouvait prétendre une montagne, elle se contentait d’exister.

— C’est le toit du monde, dit tout bas Zakath. Les savants de l’Université de Melcène ont calculé son altitude ; il fait des milliers de pieds de plus que tous les autres sommets du continent occidental.

— N’en dites pas davantage, je vous en prie, fit Silk d’un air chagrin. Comme vous l’avez peut-être constaté, reprit-il en réponse à l’étonnement du Malloréen, je ne suis pas très grand. L’immensité me déprime. J’admets que votre montagne est plus haute que moi, mais je ne veux pas savoir de combien.

— Toth dit que Kell est dans l’ombre de cette chose, fit le forgeron, traduisant les signes du colosse muet.

— Voilà une précision intéressante, fit Sadi avec un rictus. La moitié du continent doit être à l’ombre de… de ça.

Beldin les rejoignit par la voie des airs.

— C’est grand, hein ? commenta-t-il en regardant entre ses paupières étrécies l’immense pic blanc qui bouchait les cieux.

— Oh ? Tu trouves ? ironisa Belgarath. Qu’y a-t-il par là ?

— Une belle descente. Jusqu’à ce que vous arriviez au pied de ce monument, du moins.

— Je vois ça d’ici.

— Félicitations. J’ai trouvé un endroit où vous pourrez vous débarrasser de votre Grolim. Et même de plusieurs, en fait.

— Qu’entendez-vous au juste, mon Oncle, par « nous débarrasser » ? s’enquit Polgara comme si elle suçait un bonbon.

— La piste longe des ravins assez vertigineux, répondit-il avec une indifférence étudiée. Il y a parfois des accidents, tu comprends.

— C’est rigoureusement hors de question. Je ne l’ai pas soigné pour qu’il reste en vie le temps que vous trouviez une falaise du haut de laquelle le balancer.

— Je te signale, Polgara, que tu heurtes mes convictions religieuses. Je croyais que tu étais au courant, ajouta-t-il comme elle le regardait en haussant un sourcil interrogateur. C’est un dogme imprescriptible : « Tue tous les Grolims que tu rencontreras ».

— Je me demande si je ne vais pas me convertir à cette religion, marmonna Zakath.

— Vous êtes vraiment sûr de ne pas avoir du sang arendais ? s’enquit Garion.

— Puisque tu as décidé, Pol, de me gâcher le plaisir, soupira Beldin, il y a des gardiens de moutons un peu plus bas.

— Des bergers, mon Oncle, rectifia la sorcière.

— C’est pareil.

— Berger sonne mieux.

— Tu parles ! fit-il dans un reniflement. Les moutons sont stupides, ils puent et ils ont encore plus mauvais goût. Pour passer sa vie au milieu de ces sales bêtes, il faut être dégénéré ou avoir un problème.

— Tu es dans une forme exceptionnelle, cet après-midi, le congratula Belgarath.

— C’était une journée idéale pour voler, répondit Beldin avec un sourire extatique. Tu imagines la masse d’air chaud qui monte de la neige quand le soleil tape dessus ? Je me suis élevé si haut que j’en avais des mouches devant les yeux.

— C’est malin, lança Polgara. Il ne faut jamais monter au point que l’air se raréfie.

— Tout le monde a le droit de faire un peu l’idiot de temps en temps. Et plonger d’une telle altitude est une sensation indescriptible. Viens avec moi, une fois, je te montrerai.

— Vous ne grandirez donc jamais !

— J’espère bien que non. A ta place, Belgarath, je descendrais encore d’une petite lieue et j’établirais le campement.

— Il est trop tôt.

— Non. Il est même déjà un peu tard. Le soleil de l’après-midi est très chaud, même aussi haut. La neige commence à ramollir. J’ai déjà vu trois avalanches. Tu pourrais descendre beaucoup plus vite que tu n’en as l’intention.

— Ça va, tu as gagné. Bon, nous allons quitter ce col et nous installer pour la nuit.

— Je vous précède, annonça Beldin. Tu es sûre, Pol, de ne pas vouloir m’accompagner ? demanda-t-il en s’accroupissant, les bras fléchis.

— Ne dites pas de bêtises, mon Oncle.

Le faucon prit son envol en laissant planer derrière lui un ricanement fantomatique.

Ils établirent le campement sur une crête. Ils étaient en plein vent, mais au moins ils n’avaient rien à craindre des avalanches. Garion dormit mal, cette nuit-là. De soudaines bourrasques faisaient vibrer comme un tambour la toile de la tente qu’il partageait avec Ce’Nedra, et il ne parvenait pas à faire abstraction du bruit pour s’abîmer dans un oubli bienfaisant. Il se tournait et se retournait sous ses couvertures.

— Tu n’arrives pas à dormir non plus ? murmura Ce’Nedra dans l’obscurité glaciale.

— C’est le vent, répondit-il.

— Essaie de ne pas y penser.

— Comment veux-tu que j’arrête d’y penser ? J’ai l’impression d’essayer de dormir dans un tambour.

— Tu as été très courageux, ce matin. J’étais terrifiée quand j’ai vu ce monstre.

— Ce n’est pas le premier auquel nous avons affaire. Tu finiras par t’y habituer, tu verras.

— Tu ne serais pas un peu blasé, toi ?

— Nous sommes tous blasés, nous autres les héros. C’est un critère de sélection. Nous combattons un ou deux monstres tous les matins, avant le petit déjeuner. Ça nous ouvre l’appétit.

— Tu as changé, Garion.

— Bof, tu crois ?

— Oh oui. La première fois que je t’ai vu, tu n’aurais jamais dit une chose pareille.

— Quand tu m’as rencontré, je prenais tout très au sérieux.

— Et alors, ce que nous faisons n’est pas sérieux, peut-être ? releva-t-elle d’un ton presque accusateur.

— Bien sûr que si, mais ce genre de péripéties, sûrement pas. Et puis je me demande pourquoi je m’en ferais pour quelque chose qui est déjà passé, hein ?

— Bon, eh bien, puisque nous n’arrivons pas à dormir, de toute façon…

Elle l’attira contre elle et l’embrassa tout ce qu’il y a de plus sérieusement.

La température chuta vertigineusement pendant la nuit et, quand ils se levèrent, la neige qui était dangereusement molle la veille avait gelé, aussi reprirent-ils leur chemin sans crainte des avalanches. Ce versant de la montagne étant exposé au vent, la piste était peu enneigée et ils avançaient assez vite. Vers le milieu de l’après-midi, ils quittèrent les neiges éternelles et s’engagèrent dans un monde printanier. Des fleurs sauvages hochaient la tête dans les prairies en pente, d’un vert luxuriant. Des ruisseaux issus des glaciers bondissaient sur les pierres luisantes. Des biches aux grands yeux les regardaient passer avec étonnement.

Quelques lieues plus bas, les premiers troupeaux de moutons paissaient avec une détermination inepte, mangeant l’herbe et les fleurs sauvages sans discrimination. Leurs bergers, des hommes vêtus de simples tuniques blanches, les regardaient rêveusement, assis sur des pierres ou des buttes de terre, tandis que leurs chiens faisaient tout le travail.

La louve trottait calmement à côté de Chrestien, mais quand le regard intense de ses yeux d’or tombait sur les moutons, elle dressait machinalement les oreilles.

— Nous te le déconseillons vivement, petite sœur, intervint Garion dans la langue des loups.

— Celle-ci n’y songeait pas vraiment, répondit-elle. Celle-ci a déjà rencontré de ces bêtes, ainsi que les deux-pattes et les quatre-pattes qui les gardent. Il ne serait pas difficile d’en emporter un, mais les quatre-pattes s’exciteraient et leurs aboiements sont néfastes à la digestion. Cela dit, on pourrait toujours les faire courir un peu, ajouta-t-elle en enroulant sa langue comme un serpentin, esquissant ce qui tenait lieu de sourire chez les loups. Toutes les créatures devraient savoir à qui appartient la forêt.

— Le chef de meute ne serait pas d’accord, je le crains.

— Ah. Le chef de meute se prend peut-être un peu trop au sérieux. Celle-ci a déjà cru le constater.

— Que dit-elle ? demanda Zakath, intrigué.

— Elle envisageait de pourchasser les moutons, répondit Garion. Pas forcément pour en tuer un, juste pour s’amuser.

— S’amuser ? Quelle drôle d’idée pour un loup.

— Pas vraiment. Les loups jouent beaucoup, et ils ont un sens de l’humour très raffiné.

— Vous voulez que je vous dise, Garion ? fit pensivement Zakath. L’homme croit dominer le monde, mais il le partage avec toutes sortes de créatures indifférentes à sa domination. Des créatures qui ont leurs propres sociétés, sans doute même leurs cultures, et qui se fichent éperdument de nous.

— Sauf quand nous leur nuisons.

— Rude coup pour l’ego, commenta l’empereur avec un sourire en biais. Nous sommes les deux hommes les plus puissants du monde, et les loups ne voient en nous que des empêcheurs de tourner en rond.

— C’est une bonne leçon d’humilité, approuva Garion. Et l’humilité est bonne pour l’âme.

Ils arrivèrent au campement des bergers vers la tombée du jour. Les camps de berger étant plus ou moins permanents, ils étaient généralement mieux organisés que les bivouacs provisoires des voyageurs. Les tentes étaient plus larges, et rangées de part et d’autre d’une rue faite de rondins de bois posés côte à côte. Un enclos pour les chevaux était situé en contrebas de la rue, et une sorte de barrage en rondins retenait un torrent de montagne, formant une petite mare miroitante où s’abreuvaient les bêtes. Des plumets de fumée bleutée montaient des feux de camp dans l’ombre qui envahissait peu à peu la petite vallée.

Un grand gaillard ascétique, au visage buriné sous une toison neigeuse, vêtu de la tunique blanche qui semblait être l’uniforme des bergers, sortit de l’une des tentes alors que Garion et Zakath retenaient leurs montures à l’entrée du camp.

— Nous étions au courant de votre venue, dit-il d’une voix calme et grave. Voulez-vous partager notre repas du soir ?

Garion lui trouva une vive ressemblance avec Vard, l’homme qu’ils avaient rencontré dans l’île de Verkat, à l’autre bout du monde. Inutile de se demander si les Dais et la race d’esclaves du Cthol Murgos étaient de la même souche.

— Ce serait un grand honneur, répondit Zakath. Mais nous ne voudrions pas nous imposer.

— Vous ne nous dérangez pas. Je m’appelle Burk. Mes hommes prendront soin de vos montures. Soyez les bienvenus, ajouta-t-il comme les autres arrivaient à leur tour. Nous avons mis une tente à votre disposition. Le repas du soir sera bientôt prêt.

Il regarda gravement la louve et inclina la tête comme pour la saluer, l’air peu troublé par sa présence, en tout cas.

— Voilà un accueil on ne peut plus courtois, nota Polgara en descendant de cheval. Et votre hospitalité est des plus inattendues si loin de la civilisation.

— L’homme emporte sa civilisation avec lui, ma Dame.

— Nous avons un blessé avec nous, annonça Sadi. Un pauvre voyageur que nous avons rencontré dans les montagnes. Nous avons fait ce que nous pouvions pour lui, mais des affaires pressantes nous attendent et je crains que le rythme auquel nous avançons n’aggrave ses blessures.

— Vous pouvez nous le laisser. Nous prendrons soin de lui, fit Burk en regardant d’un œil critique le prêtre qui somnolait sur sa selle. Un Grolim… Vous allez à Kell, peut-être ?

— Nous devons y passer, répondit prudemment Belgarath.

— Alors le Grolim ne pourrait vous accompagner.

— C’est ce que nous avons entendu dire, en effet, confirma Silk en bondissant à bas de sa selle. Deviennent-ils vraiment aveugles lorsqu’ils essaient d’aller à Kell ?

— D’une certaine façon, oui. Nous en avons un parmi nous, en ce moment. Il errait dans la forêt quand nous avons emmené les troupeaux dans les pâturages d’été.

— Vous pensez que je pourrais lui parler ? suggéra Belgarath, les yeux étrécis. J’ai un peu étudié la question et tout ce qui s’y rapporte m’intéresse.

— Evidemment. Il est dans la dernière tente sur la droite.

— Garion, Pol, venez, fit le vieux sorcier d’une voix tendue en s’engageant sur le chemin de rondins.

Chose étrange, la louve les accompagna.

— Pourquoi cette soudaine curiosité, Père ? s’étonna Polgara lorsqu’ils furent hors de portée de voix.

— Je veux savoir si la malédiction que les Dais ont jetée sur la région de Kell est vraiment imparable. Dans le cas contraire, il se pourrait que nous tombions sur Zandramas lorsque nous y arriverons enfin.

Ils trouvèrent le Grolim assis par terre, dans sa tente. Ses traits sévères, angulaires, s’étaient adoucis, et ses yeux aveugles n’avaient plus la lueur brûlante de fanatisme commune à tous les Grolims. Ils exprimaient au contraire une sorte d’émerveillement.

— Comment ça va, l’ami ? demanda doucement Belgarath.

— Je suis heureux, répondit le Grolim, et ces mots résonnaient étrangement dans la bouche d’un prêtre de Torak.

— Pourquoi avez-vous tenté de venir à Kell ? Vous ignoriez la malédiction ?

— Ce n’est pas une malédiction. C’est une bénédiction.

— Une bénédiction ?

— La Sorcière Zandramas m’avait ordonné d’entrer dans la cité sacrée des Dais, poursuivit le Grolim. Elle m’avait dit que je serais élevé au-dessus de la multitude si j’y parvenais. Je pense qu’elle cherchait à savoir si elle pouvait s’y risquer sans danger, à cause de l’enchantement, ajouta-t-il avec un doux sourire.

— Je suppose que c’est impossible.

— C’est difficile à dire. Elle pourrait en retirer un grand bienfait.

— Je ne considère pas la cécité comme un bienfait.

— Mais je ne suis pas aveugle.

— Je pensais que c’était la nature de l’enchantement.

— Oh non. Je ne peux plus voir le monde qui m’entoure, mais je vois autre chose. Une chose qui m’emplit le cœur de joie.

— Ah bon ? Et quoi donc ?

— Le visage de Dieu, mon ami. Et je le verrai jusqu’à la fin de mes jours.

La sibylle de Kell
titlepage.xhtml
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_027.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_028.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_029.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_030.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_031.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_032.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_033.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_034.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_035.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_036.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_037.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_038.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_039.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_040.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_041.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_042.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_043.html